Pensées de Blaise Pascal

    

Prophéties III   – Papier original : onze feuillets probablement découpés en 16 papiers post mortem

                                 RO 309-2, 311-1, 311-2, 313-1, 313-2, 315-1, 315-2, 315-3,

                                 RO 289-1, 289-2, 291-1, 291-2, 293-1, 293-2, 295-1, 295-2

Copies manuscrites du XVIIe s. : C1 : n° 69 p. 271 à 277  / C2 : p. 489 à 497

Éditions savantes : Faugère II, 283, XXVI / Havet XVIII (remarques) ; XVIII.22 (note) / Brunschvicg 722 / Tourneur p. 328 / Le Guern 450 / Lafuma 485 (série XIV) / Sellier 720

 

 

 

Daniel, 2.

 

Tous vos devins et vos sages ne peuvent vous découvrir le mystère que vous demandez.

 

Il fallait que ce songe lui tînt bien au cœur.

 

Mais il y a un Dieu au ciel qui le peut et qui vous a révélé dans votre songe les choses qui doivent arriver dans les derniers temps.

Et ce n’est pas par ma propre science que j’ai eu la connaissance de ce secret, mais par la révélation de ce même Dieu qui me l’a découvert pour la rendre manifeste en votre présence.

Votre songe était donc de cette sorte : Vous avez vu une statue grande, haute et terrible, qui se tenait debout devant vous. La tête en était d’or, la poitrine et les bras étaient d’argent, le ventre et les cuisses étaient d’airain, et les jambes étaient de fer, mais les pieds mêlés de fer et de terre — Argile.

Vous la contempliez toujours de cette sorte, jusqu’à ce que la pierre taillée sans mains a frappé la statue par les pieds mêlés de fer et de terre et les a écrasés.

Et alors s’en sont allés en poussière, et le fer, et la terre, et l’airain, et l’argent, et l’or, et se sont dissipés en l’air. Mais cette pierre qui a frappé la statue est crue en une grande montagne et elle a rempli toute la terre. Voilà quel a été votre songe, et maintenant je vous en donnerai l’interprétation.

Vous qui êtes le plus grand des rois et à qui Dieu a donné une puissance si étendue que vous êtes redoutable à tous les peuples, vous êtes représenté par la tête d’or de la statue que vous avez vue.

Mais un autre empire succédera au vôtre, qui ne sera pas si puissant, et ensuite il en viendra un autre d’airain qui s’étendra par tout le monde.

Mais le quatrième sera fort comme le fer, et de même que le fer brise et perce toutes choses ainsi cet empire brisera et écrasera tout.

Et ce que vous avez vu, que les pieds et les extrémités des pieds étaient composés en partie de terre et en partie de fer, cela marque que cet empire sera divisé et qu’il tiendra en partie de la fermeté du fer et en partie de la fragilité de la terre.

Mais comme le fer ne peut s ’allier solidement avec la terre, de même ceux qui sont représentés par le fer et par la terre ne pourront faire d’alliance durable, quoiqu’ils s’unissent par des mariages.

Or ce sera dans le temps de ces monarques que Dieu suscitera un royaume qui ne sera jamais détruit ni jamais transporté à un autre peuple. Il dissipera et finira tous ces autres empires, mais pour lui il subsistera éternellement selon ce qui vous a été révélé de cette pierre qui, n’étant point taillée de main, est tombée de la montagne et a brisé le fer, la terre, et l’argent et l’or.

Voilà ce que Dieu vous a découvert des choses qui doivent arriver dans la suite des temps. Ce songe est véritable et l’interprétation en est fidèle.

Lors Nabuchodonosor tomba le visage contre terre, etc.

 

Dan., 8.

 

Daniel ayant vu le combat du bélier et du bouc, qui le vainquit et qui domina sur la terre, duquel la principale corne étant tombée quatre autres en étaient sorties vers les quatre vents du ciel, de l’une desquelles étant sortie une petite corne qui s’agrandit vers le midi, vers l’orient et vers la terre d’Israël, et s’éleva contre l’armée du ciel, en renversa des étoiles et les foula aux pieds, et enfin abattit le prince et fit cesser le sacrifice perpétuel et mit en désolation le sanctuaire.

Voilà ce que vit Daniel. Il en demandait l’explication et une voix cria en cette sorte : Gabriel faites-lui entendre la vision qu’il a eue. Et Gabriel lui dit :

Le bélier que vous avez vu est le roi des Mèdes et des Perses, et le bouc est le roi des Grecs, et la grande corne qu’il avait entre ses yeux est le premier roi de cette monarchie. Et ce que cette corne étant rompue quatre autres sont venues en la place, c’est que quatre rois de cette nation lui succéderont, mais non pas en la même puissance. Or sur le déclin de ces royaumes, les iniquités étant accrues, il s’élèvera un roi insolent et fort mais d’une puissance empruntée, auquel toutes choses succéderont à son gré, et il mettra en désolation le peuple saint et, réussissant dans ses entreprises avec un esprit double et trompeur, il en tuera plusieurs et s’élèvera enfin contre le prince des princes, mais il périra malheureusement, et non pas néanmoins par une main violente.

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Daniel, 9, 20.

 

Comme je priais Dieu de tout mon cœur et qu’en confessant mon péché et celui de tout mon peuple: j’étais prosterné devant mon Dieu, voici : Gabriel, lequel j’avais vu en vision dès le commencement, vint à moi et me toucha au temps du sacrifice du vêpre et, me donnant l’intelligence, me dit : Daniel, je suis venu à vous pour vous ouvrir la connaissance des choses. Dès le commencement de vos prières, je suis venu pour vous découvrir ce que vous désirez parce que vous êtes l’homme de désirs. Entendez donc la parole et entrez dans l’intelligence de la vision. Soixante-dix semaines sont prescrites et déterminées sur votre peuple et sur votre sainte cité, pour expier les crimes, pour mettre fin aux péchés et abolir l’iniquité et pour introduire la justice éternelle, pour accomplir les visions et les prophéties et pour oindre le saint des saints.

 

Après quoi ce peuple ne sera plus votre peuple, ni cette cité la sainte cité.

Le temps de colère sera passé, les ans de grâce viendront pour jamais.

 

Sachez donc et entendez. Depuis que la parole sortira pour rétablir et réédifier Jérusalem, jusqu’au prince Messie, il y aura sept semaines et soixante-deux semaines.

 

Les Hébreux ont accoutumé de diviser les nombres et de mettre le petit le premier. Ces 7 et 62 font donc 69 de ces 70. Il en restera donc la soixante-dixième, c’est-à-dire les sept dernières années dont il parlera ensuite.

 

Après que la place et les murs seront édifiés dans un temps de trouble et d’affliction, et après ces soixante-deux semaines

Qui auront suivi les sept premières

 

le Christ sera tué

 

Le Christ sera donc tué après les soixante-neuf semaines, c’est‑à‑dire en la dernière semaine

 

et un peuple viendra avec son prince qui détruira la ville et le sanctuaire et inondera tout, et la fin de cette guerre consommera la désolation.

Or une semaine

Qui est la soixante-dixième qui reste

établira l’alliance avec plusieurs, et même la moitié de la semaine

C’est‑à‑dire les derniers trois ans et demi

 

abolira le sacrifice et l’hostie, et rendra étonnante l’étendue de l’abomination qui se répandra et durera sur ceux‑mêmes qui s’en étonneront et jusqu’à la consommation.

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Daniel, 11.

 

L’ange dit à Daniel :

Il y aura

après Cyrus sous lequel ceci est écrit

 

encore trois rois de Perse — Cambyse, Smerdis, Darius — et le quatrième — Xerxès — qui viendra ensuite sera plus puissant en richesses et en forces et élèvera tous ses peuples contre les Grecs.

Mais il s’élèvera un puissant roi — Alexandre — dont l’empire aura une étendue extrême et qui réussira en toutes ses entreprises selon son désir. Mais, quand sa monarchie sera établie, elle périra et sera divisée en quatre parties vers les quatre vents du ciel — comme il avait dit auparavant : VII, 6 ; VIII, 8 — mais non pas à des personnes de sa race. Et ses successeurs n’égaleront point sa puissance, car même son royaume sera dispersé à d’autres, outre ceux‑ci

Ces quatre principaux successeurs.

 

Et celui de ces successeurs — Ptolomeus fils de Lagus — qui régnera vers le midi — Égypte — deviendra puissant, mais un autre — Seleucus, roi de Syrie — le surmontera et son État sera un grand État

 

Appianus dit que c’est le plus puissant des successeurs d’Alexandre.

 

Et dans la suite des années ils s’allieront et la fille du roi du midi

 

Bérénice, fille de Ptolomeus Philadelphos, fils de l’autre Ptolomeus

 viendra au roi d’aquilon

À Antiochus Deus, roi de Syrie et d’Asie, neveu de Seleucus Lagidas

pour établir la paix entre ces princes.

Mais ni elle ni ses descendants n’auront pas une longue autorité car elle et ceux qui l’avaient envoyée et ses enfants et ses amis seront livrés à la mort

Bérénice et son fils furent tués par Seleucus Callinicus.

 

Mais il s’élèvera un rejeton de ses racines

Ptolomeus Evergetes naîtra du même père que Bérénice

 

qui viendra avec une puissante armée dans les terres du roi d’aquilon où il mettra tout sous sa sujétion et emmènera en Égypte leurs dieux, leurs princes, leur or, leur argent et toutes leurs plus précieuses dépouilles, et sera quelques années sans que le roi d’aquilon puisse rien contre lui.

 

S’il n’eût point été rappelé en Égypte par des raisons domestiques,

il aurait entièrement dépouillé Seleucus, dit Justin.

 

Et ainsi il reviendra en son royaume, mais les enfants de l’autre — Seleucus Ceraunus, Antiochus Magnus —, irrités, assembleront de grandes forces.

Et leur armée viendra et ravagera tout, dont le roi du midi — Ptolomeus Philopator — étant irrité formera aussi un grand corps d’armée et livrera bataille — contre Antiochus Magnus — et vaincra — à Rapham —. Et ses troupes en deviendront insolentes et son cœur s’en enflera.

Ce Ptolomeus profana le Temple. Josèphe.

Il vaincra dix milliers d’hommes mais sa victoire ne sera pas ferme.

Car le roi d’aquilon — Antiochus Magnus — viendra avec encore plus de forces que la première fois, et alors un grand nombre d’ennemis s’élèvera contre le roi du midi — le jeune Ptolomée Épiphanes régnant —, et même des hommes apostats,

Ceux qui avaient quitté leur religion pour plaire à Évergetes

quand il envoya ses troupes à Scopas,

 

violents, de ton peuple s’élèveront afin que les visions soient accomplies et ils périront.

 

Car Antiochus reprendra Scopas et les vaincra.

 

Et le roi d’aquilon détruira les remparts et les villes les mieux fortifiées, et toute la force du midi ne pourra lui résister.

Et tout cédera à sa volonté. Il s’arrêtera dans la terre d’Israël et elle lui cédera.

Ainsi il pensera à se rendre maître de tout l’empire d’Égypte,

méprisant la jeunesse d’Épiphanes, dit Justin.

 

Et pour cela il fera alliance avec lui et lui donnera sa fille

 

Cléopâtre, afin qu’elle trahît son mari. Sur quoi Appianus dit que, se défiant de pouvoir se rendre maître d’Égypte par force à cause de la protection des Romains, il voulut l’attenter par finesse.

 

Il la voudra corrompre mais elle ne suivra pas son intention.

Ainsi il se jettera à d’autres desseins et pensera à se rendre maître de quelques îles — c’est‑à‑dire lieux maritimes — et il en prendra plusieurs — comme le dit Appianus —.

Mais un grand chef s’opposera à ses conquêtes et arrêtera la honte qui lui en reviendrait

 

Scipion l’Africain, qui arrêta les progrès d’Antiochus Magnus

à cause qu’il offensait les Romains en la personne de leurs alliés.

 

Il retournera donc dans son royaume et y périra et ne sera plus.

Il fut tué par les siens.

 

Et celui qui lui succédera — Seleucus Philopator ou Soter, fils d’Antiochus Magnus — sera un tyran qui affligera d’impôts la gloire du royaume, qui est le peuple, mais en peu de temps il mourra et non par sédition ni par guerre.

Et il succédera à sa place un homme méprisable et indigne des honneurs de la royauté qui s’y introduira adroitement et par caresses.

Toutes les armées fléchiront devant lui, il les vaincra, et même le prince avec qui il avait fait alliance. Car, ayant renouvelé l’alliance avec lui, il le trompera et, venant avec peu de troupes dans ses provinces calmes et sans crainte, il prendra les meilleures places et fera plus que ses pères n’avaient jamais fait. Et, ravageant de toutes parts, il formera de grands desseins pendant son temps.

25.

 

 

Avertissement : quoique dans le cas général, les commentaires de Pascal soient placés en retrait à droite, c’est pour la commodité de lecture que les commentaires très courts ont été intégrés au texte entre tirets. Les lecteurs pourront vérifier la place de ces commentaires brefs sur les photos du manuscrit ou dans la transcription diplomatique.

 

Pascal traduit ici plusieurs chapitres du livre du prophète Daniel, qui présentent plusieurs prophéties de natures différentes. Le texte est intéressant aussi pour ce qu’il révèle de la méthode de travail de Pascal, qui comporte la traduction personnelle du texte de la Bible, et l’addition de commentaires destinés à en éclaircir les difficultés. La fin du texte montre que le travail a été interrompu avant terme.

 

Analyse détaillée...

 

Fragments connexes

 

Loi figurative 24 (Laf. 269, Sel. 300). Daniel IX prie pour la délivrance du peuple de la captivité de leurs ennemis. Mais il pensait aux péchés, et pour le montrer, il dit que Gabriel lui vint dire qu’il était exaucé et qu’il n’y avait plus que soixante-dix semaines à attendre, après quoi le peuple serait délivré d’iniquité. Le péché prendrait fin et le libérateur, le saint des saints amènerait la justice éternelle, non la légale, mais l’éternelle.

Prophéties 8 (Laf. 329, Sel. 361). Que Jésus-Christ serait petit en son commencement et croîtrait ensuite.

La petite pierre de Daniel.

Prophéties 18 (Laf. 339, Sel. 371). Les prophètes ayant donné diverses marques qui devaient toutes arriver à l’avènement du Messie il fallait que toutes ces marques arrivassent en même temps. Ainsi il fallait que la quatrième monarchie fût venue lorsque les septante semaines de Danielseraient accomplies et que le sceptre fût alors ôté de Juda. Et tout cela est arrivé sans aucune difficulté et qu’alors il arrivât le Messie et Jésus-Christ est arrivé alors qui s’est dit le Messie et tout cela est encore sans difficulté et cela marque bien la vérité des prophéties.

Prophéties 20 (Laf. 341, Sel. 373). Prophéties.

Les soixante-dix semaines de Daniel sont équivoques pour le terme du commencement à cause des termes de la prophétie, et pour le terme de la fin à cause des diversités des chronologistes. Mais toute cette différence ne va qu’à deux cents ans.

 

Mots-clés : AllianceAntiochusAppienAquilonBélierBéréniceBoucCambyseChristConfessionConnaissanceContemplerDanielDariusDieuÉgypteEmpireGabrielGrecIniquitéIsraëlJosèpheJustinMèdesMidiMonarchieMystèreNabuchodonosorNombreOccidentOrientPersesPeuplePrièreProphètePtoléméePuissanceRoiScienceSéleucusSemaineSmerdisSoixante-dixSongeStatueTempleTempsTerreTêteViolenceXerxès.