Pensées diverses I – Fragment n° 1 / 37 – Papier original : RO 110-1 r° / v°

Copies manuscrites du XVIIe s. : C1 : n° 85 p. 325 à 327  / C2 : p. 275 à 277

Éditions de Port-Royal :

       Chap. XXXI - Pensées diverses : 1669 et janvier 1670 p. 338  / 1678 n° 34 p. 333

       Chap. XXXI - Pensées diverses : 1669 p. 293 (puis supprimé)

       Un § a été ajouté dans l’édition de 1678 : Chap. XXIX - Pensées morales : 1678 n° 21 p. 276

Éditions savantes : Faugère I, 250, XII ; I, 318, V ; I, 286, LXI ; II, 99, XXI ; II, 75, III ; II, 129, VI ; II, 98, XX ; II, 37 note ; I, 314, IX / Havet VII.21, XXIV.75, Prov. n° 109 p. 294, VI.14, IV.2 (note) / Brunschvicg 48, 880, 869, 378, 70, 375, 387, 140, 145, 853 / Tourneur p. 65-2 / Le Guern 468 / Lafuma 515 à 524 (série XXIII) / Sellier 452 et 453

 

Avertissement : nous conservons les textes barrés verticalement par Pascal. Ces textes sont signalés ci-dessous sur un fond bleuté plus foncé.

 

 

Quand dans un discours se trouvent des mots répétés et qu’essayant de les corriger on les trouve si propres qu’on gâterait le discours, il les faut laisser, c’en est la marque. Et c’est là la part de l’envie qui est aveugle et qui ne sait pas que cette répétition n’est pas faute en cet endroit, car il n’y a point de règle générale.

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On aime la sûreté. On aime que le pape soit infaillible en la foi, et que les docteurs graves le soient dans les mœurs, afin d’avoir son assurance.

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Si saint Augustin venait aujourd’hui et qu’il fût aussi peu autorisé que ses défenseurs, il ne ferait rien. Dieu conduit bien son Église de l’avoir envoyé devant avec autorité.

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Pyrr[honisme].

 

L’extrême esprit est accusé de folie comme l’extrême défaut. Rien que la médiocrité n’est bon : c’est la pluralité qui a établi cela et qui mord quiconque s’en échappe par quelque bout que ce soit. Je ne m’y obstinerai pas. Je consens bien qu’on m’y mette et me refuse d’être au bas bout, non pas parce qu’il est bas, mais parce qu’il est bout, car je refuserais de même qu’on me mît au haut. C’est sortir de l’humanité que de sortir du milieu.

La grandeur de l’âme humaine consiste à savoir s’y tenir, tant s’en faut que la grandeur soit à en sortir qu’elle est à n’en point sortir.

 

 

Nature ne p...

 

La nature nous a si bien mis au milieu que si nous changeons un côté de la balance nous changeons aussi l’autre :

Je faisons, zoa trekei.

 

Cela me fait croire qu’il y a des ressorts dans notre tête qui sont tellement disposés que qui touche l’un touche aussi le contraire.

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J’ai passé longtemps de ma vie en croyant qu’il y avait une justice, et en cela je ne me trompais pas, car il y en a, selon que Dieu nous l’a voulu révéler. Mais je ne le prenais pas ainsi, et c’est en quoi je me trompais, car je croyais que notre justice était essentiellement juste et que j’avais de quoi la connaître et en juger. Mais je me suis trouvé tant de fois en faute de jugement droit, qu’enfin je suis entré en défiance de moi et puis des autres. J’ai vu tous les pays et hommes changeants. Et ainsi, après bien des changements de jugement touchant la véritable justice, j’ai connu que notre nature n’était qu’un continuel changement, et je n’ai plus changé depuis. Et si je changeais, je confirmerais mon opinion. Le pyrrhonien Arcésilas qui redevient dogmatique.

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Il se peut faire qu’il y ait de vraies démonstrations, mais cela n’est pas certain. Ainsi cela ne montre autre chose sinon qu’il n’est pas certain que tout soit incertain. À la gloire du pyrrhonisme.

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Cet homme si affligé de la mort de sa femme et de son fils unique, qui a cette grande querelle qui le tourmente, d’où vient qu’à ce moment il n’est point triste et qu’on le voit si exempt de toutes ces pensées pénibles et inquiétantes ? Il ne faut pas s’en étonner : on vient de lui servir une balle et il faut qu’il la rejette à son compagnon, il est occupé à la prendre à la chute du toit pour gagner une chasse. Comment voulez‑vous qu’il pense à ses affaires, ayant cette autre affaire à manier ? Voilà un soin digne d’occuper cette grande âme et de lui ôter toute autre pensée de l’esprit. Cet homme né pour connaître l’univers, pour juger de toutes choses, pour régler tout un État, le voilà occupé et tout rempli du soin de prendre un lièvre. Et s’il ne s’abaisse à cela et veuille toujours être tendu, il n’en sera que plus sot, parce qu’il voudra s’élever au-dessus de l’humanité, et il n’est qu’un homme au bout du compte, c’est‑à‑dire capable de peu et de beaucoup, de tout et de rien. Il n’est ni ange ni bête, mais homme.

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Une seule pensée nous occupe. Nous ne pouvons penser à deux choses à la fois, dont bien nous prend, selon le monde non selon Dieu.

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Il faut sobrement juger des ordonnances divines, mon Père. Saint Paul en l’île de Malte.

 

 

Pascal a utilisé les deux côtés du présent papier pour prendre des notes discontinues (« miscellanea »), relatives à des sujets souvent très éloignés les uns des autres : problème rhétorique de la répétition, nécessité morale d’éviter les extrêmes, question de l’essence de la justice, etc. Cependant, les textes du verso ont été barrés verticalement, ce qui indique, non pas que Pascal les a jugés erronés ou inutiles, mais qu’ils avaient déjà été utilisés (comme par exemple la note relative au divertissement), ou qu’il n’avaient pas de rapport logique direct avec les textes du verso. Voir Mesnard Jean, Les Pensées de Pascal, 2e éd., Paris, SEDES-CDU, 1993, p. 53-54.

 

Zoa trekei : translittération approximative de ζῷα τρέχει, les animaux courent.

 

Analyse détaillée...

 

Fragments connexes

 

Ordre 3 (Laf. 5, Sel. 39). La machine.

Misère 7 (Laf. 58, Sel. 92). La tyrannie consiste au désir de domination universel et hors de son ordre.

Misère 9 (Laf. 60, Sel. 94). Il y a sans doute des lois naturelles, mais cette belle raison corrompue a tout corrompu.

Raisons des effets 2 (Laf. 81, Sel. 116). Les seules règles universelles sont les lois du pays aux choses ordinaires, et la pluralité aux autres. D’où vient cela ? De la force qui y est. Et de là vient que les rois, qui ont la force d’ailleurs, ne suivent pas la pluralité de leurs ministres. Sans doute l’égalité des biens est juste, mais ne pouvant faire qu’il soit force d’obéir à la justice, on a fait qu’il soit juste d’obéir à la force. Ne pouvant fortifier la justice, on a justifié la force, afin que la justice et la force fussent ensemble et que la paix fût, qui est le souverain bien.

Raisons des effets 4 (Laf. 85, Sel. 119). Summum jus, summa injuria.

La pluralité est la meilleure voie, parce qu’elle est visible et qu’elle a la force pour se faire obéir. Cependant c’est l’avis des moins habiles.

Si l’on avait pu, l’on aurait mis la force entre les mains de la justice, mais comme la force ne se laisse pas manier comme on veut, parce que c’est une qualité palpable au lieu que la justice est une qualité spirituelle dont on dispose comme on veut, on l’a mise entre les mains de la force et ainsi on appelle juste ce qu’il est force d’observer.

[De là] vient le droit de l’épée, car l’épée donne un véritable droit.

Autrement on verrait la violence d’un côté et la justice de l’autre.

Fin de la 12e Provinciale.

De là vient l’injustice de la Fronde, qui élève sa prétendue justice contre la force.

Il n’en est pas de même dans l’Église, car il y a une justice véritable et nulle violence.

Contrariétés 3 (Laf. 121, Sel. 153). Il est dangereux de trop faire voir à l’homme combien il est égal aux bêtes, sans lui montrer sa grandeur. Et il est encore dangereux de lui trop faire voir sa grandeur sans sa bassesse. Il est encore plus dangereux de lui laisser ignorer l’un et l’autre, mais il est très avantageux de lui représenter l’un et l’autre.

Contrariétés 14 (Laf. 131, Sel. 164). Pyrrhonisme.

Divertissement 4 (Laf. 136, Sel. 168). D’où vient que cet homme qui a perdu depuis peu de mois son fils unique et qui accablé de procès et de querelles était ce matin si troublé, n’y pense plus maintenant. Ne vous en étonnez pas, il est tout occupé à voir par où passera ce sanglier que ses chiens poursuivent avec tant d’ardeur depuis six heures. Il n’en faut pas davantage. (texte barré verticalement)

Transition 4 (Laf. 199, Sel. 230). Car enfin qu’est-ce que l’homme dans la nature ? Un néant à l’égard de l’infini, un tout à l’égard du néant, un milieu entre rien et tout, infiniment éloigné de comprendre les extrêmes.

Preuves de Jésus-Christ 11 (Laf. 308, Sel. 339), sur les trois ordres.

Morale chrétienne 25 (Laf. 376, Sel. 408). Deux lois suffisent pour régler toute la république chrétienne, mieux que toutes les lois politiques.

Dossier de travail (Laf. 410, Sel. 29). Cette guerre intérieure de la raison contre les passions a fait que ceux qui ont voulu avoir la paix se sont partagés en deux sectes. Les uns ont voulu renoncer aux passions et devenir dieux, les autres ont voulu renoncer à la raison et devenir bête brute. Des Barreaux. Mais ils ne l’ont pu ni les uns ni les autres, et la raison demeure toujours qui accuse la bassesse et l’injustice des passions et qui trouble le repos de ceux qui s’y abandonnent. Et les passions sont toujours vivantes dans ceux qui y veulent renoncer.

Preuves par discours I (Laf. 418, Sel. 680).

Géométrie-Finesse II (Laf. 513, Sel. 671). La vraie éloquence se moque de l’éloquence. La vraie morale se moque de la morale, c’est‑à‑dire que la morale du jugement se moque de la morale de l’esprit qui est sans règles.

Pensées diverses (Laf. 554, Sel. 463). La force est la reine du monde, et non pas l’opinion, mais l’opinion est celle qui use de la force.

C’est la force qui fait l’opinion. La mollesse est belle selon notre opinion. Pourquoi ? parce que qui voudra danser sur la corde sera seul, et je ferai une cabale plus forte de gens qui diront que cela n’est pas beau.

Pensées diverses (Laf. 599, Sel. 496). Mais est-il probable que la probabilité assure ?

Pensées diverses (Laf. 604, Sel. 501). Église, pape.

Unité / Multitude : en considérant l’Église comme unité le pape qui en est le chef est comme tout ; en la considérant comme multitude le pape n’en est qu’une partie. Les Pères l’ont considérée tantôt en une manière, tantôt en l’autre. Et ainsi ont parlé diversement du pape.

[...] Mais en établissant une de ces deux vérités ils n’ont pas exclu l’autre.

La multitude qui ne se réduit point à l’unité est confusion. L’unité qui ne dépend pas de la multitude est tyrannie.

Il n’y a presque plus que la France où il soit permis de dire que le concile est audessus du pape.

Pensées diverses (Laf. 648, Sel. 533). Il est fâcheux d’être dans l’exception de la règle ; il faut même être sévère et contraire à l’exception, mais néanmoins comme il est certain qu’il y a des exceptions de la règle il en faut juger sévèrement, mais justement.

Pensées diverses (Laf. 655, Sel. 539). Les discours d’humilité sont matière d’orgueil aux gens glorieux et d’humilité aux humbles. Ainsi ceux du pyrrhonisme sont matière d’affirmation aux affirmatifs. Peu parlent de l’humilité humblement, peu de la chasteté chastement, peu du pyrrhonisme en doutant. Nous ne sommes que mensonge, duplicité, contrariété et nous cachons et nous déguisons à nousmêmes.

Pensées diverses (Laf. 678, Sel. 557). L’homme n’est ni ange ni bête, et le malheur veut que qui veut faire l’ange fait la bête.

Pensées diverses (Laf. 696, Sel. 575). Qu’on ne dise pas que je n’ai rien dit de nouveau, la disposition des matières est nouvelle. Quand on joue à la paume c’est une même balle dont joue l’un et l’autre, mais l’un la place mieux.

Pensées diverses (Laf. 711, Sel. 589). Force.

Pourquoi suit-on la pluralité ? est-ce à cause qu’ils ont plus de raison ? non, mais plus de force. Pourquoi suiton les anciennes lois et anciennes opinions ? est-ce qu’elles sont les plus saines ? non, mais elles sont uniques et nous ôtent la racine de la diversité.

 

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